Jeudi 28 mars 2013 « C’est Jean-Marc… »

« C’est Jean-Marc… »
Jean-Marc a dix-sept ans. Il écrit « Samedi, Dimanche et Fêtes » à côté de moi sur les bancs du Lycée Chaptal.
C’est une reconversion soudaine. Il y a six mois, il voulait être chanteur. Il me fait hurler de rire en imitant à la perfection la voix de Richard Anthony. Un soir il appelle Johnny Hallyday en direct de la chambre de notre ami Gérard Stern et tient toute une conversation avec l’idole des jeunes en se faisant passer pour l’autre, allant même jusqu’à lui fixer un rendez-vous. Johnny ne se rend compte de rien. A dater de ce jour, Jean-Marc devient mon héros, mon Ivanhoé, mon Superman.
J’ai déjà un jeune frère, Thierry, dans la cour du petit lycée. Je viens d’en découvrir un deuxième qui est mon jumeau inventé à deux mois près, Jean-Marc.
Il me fait lire les premiers feuillets de son roman, maintenant Jean-Marc devient mon génie je n’en douterais plus jamais.
Jean-Marc Roberts est beau et mystérieux comme un fils d’américain. Il enroule son visage d’écharpes de laine et porte des blazers bleus marines sur un trench-coat beige anglais.
Il appelle sa maman « Peggy » qui se nomme en fait Ada Lonati de son nom d’artiste. Je ne comprends rien à ses histoires de famille, sa tante Joyce, sa grand-mère, le chat, c’est une saga italienne dont j’ignore tout. Moi, je le vois comme un fils de François Truffaut et Jean-Loup Dabadie.
Il fredonne toute la journée une chanson de Polnareff « I’m so sad cause I lost my friend, I’m so sad cause I lost, je n’ai plus d’ami dans ma vie, j’ai tant de chagrin Marie ».
Il aime les chansons de variété à la folie comme on aime se faire décoiffer par le vent du large sur la côte Atlantique les après-midi de Septembre.
C’est pour l’impressionner que j’écris mes premières chansons. A lui les premiers romans publiés aux Editions du Seuil, à moi les 33T vinyls.
Dans sa chambre studio de la rue Guillaume Tell, on écoute en boucle les deux premiers albums de Julien Clerc. Il est mon « Ivanovitch », je suis son « Yann et les dauphins », ou le contraire, ça dépend des jours.
On retient comme on peut les petites filles blondes de notre jeunesse, on les perdra en route.
On se perdra aussi.
Comme dans une chanson de Jean-Loup, on prend des trains, des avions, on se marie, on divorce, on achète des maisons, on fait des enfants qui nous ressemblent presque.
Quand je le retrouve, il n’a toujours pas le permis de conduire. Il est devenu un vagabondeur écrivain, éditeur surtout. Il crée la « Bleue » qui est le reflet de ses yeux, alors il édite des « bleus » qui deviendront, il l’espère, des écrivains célèbres, de la rue de Fleurus au Café de Flore, il n’y a qu’un boulevard à traverser…
Il n’a pas changé, il ne change pas. Il a gardé ce manteau d’adolescence qui fait que je l’aime comme au premier jour. C’est la même voix. Quelquefois, il dit avec force « c’est pas bien » voire « c’est pas bien du tout » en parlant d’un auteur qu’il méprise, il est alors au max de sa colère.
Jean-Marc Roberts est colérique et ne s’en cache pas. Il aime excessivement et déteste tout autant.
Il reste pur, généreux et idéaliste au milieu d’un monde fait de compromis. Il sait faire le singe aussi. Je le reconnais au pli de la fossette sur sa joue droite ou à son clin d’œil malicieux ( viens voir la mer dans mes yeux bleus) . Il commande des sashimis avec gourmandise. On boit du Saint-Estèphe millésimé en nous souvenant des diabolos menthe d’autrefois. J’ai tellement peu d’argent en ce temps-là, que fatalement, il paye tout le temps. Pour nous le temps, c’est juste un phrase qui nous fait mal dans la voix de Léo Ferré « ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid ». Et on s’efforce d’en rire pour ne pas en pleurer. On fait nos langues de putes. On est d’accord sur tout. Pas la peine d’en rajouter « Nous on se comprend mon Didier, les autres, qu’est-ce qu’ils savent de nous ? ».
Sur son répondeur téléphonique sa voix dit simplement « C’est Jean-Marc… ».
Je suppose que son portable est en panne puisque depuis 10 jours, il ne répond plus ni aux appels, ni aux textos. C’est peut-être à cause de la neige sur Paris, allez savoir ! Mais ce n’est pas grave. En l’attendant, je vais lire en souriant « Deux vies valent mieux qu’une ». Tout ça, c’est de la blague, bien sûr que Jean-Marc Roberts n’est pas mort. Il me manquerait plus que ça.
Didier Barbelivien.

Didier Barbelivien